« Milan pense qu’on ne vit que l’enfance ; après on s’organise, on s’arrange, on s’ennuie.
Plus les années passaient, mois il arrivait à s’extraire de son enfance, de son adolescence. Il comprenait qu’elles sont les méduses : si on les fixe des yeux, elles vous vous changent en pierre. Il s’était mis à regarder derrière lui et sa tête s’était bloquée, il n’arrivait plus à regarder devant. » (Patrick Besson dans « Accessible à certaine mélancolie »)
Nous étions dans les années 50 une famille heureuse. Je me souviens de ce bonheur de me retrouver avec mes parents, mon frère, ma sœur, les Dufour, les amis de la famille. Mon frère me dit maintenant que c’était un bonheur un peu mièvre, mélangé de mélancolie.
Pour moi pas du tout….
Cette vie d’enfance, c’était la vraie vie. La réalité et la fiction se mélangeaient, se reflétaient comme dans un miroir. Chez les adultes il n’y a que le poète qui ressent encore cette impression.
Certains vont penser que j’avais une vie douce d’enfant de la petite bourgeoisie toulousaine. Je n’étais pas du tout un enfant gâté. Je travaillais dur à l’école. J’étais même un élève sérieux, anxieux, ténébreux même. Je m’isolais souvent pour lire des « BD » de mon âge, négligeant les jeux avec mes copains ( de ce côté là mon frère ne me ressemblait pas). Car mon esprit d’enfant passait très facilement de son monde à lui au monde rêveur des livres. C’était d’ailleurs très souvent le même.
La voiture cassée

J’avais cinq ans je crois et j’attendais avec impatience le moment le plus important de l’année : les jouets de Noël. Ah quelle surprise, prés de nos souliers , prés de la cheminé, nous apercevions un cadeau royal : une voiture à pédale . Ce genre de jouet nous ne pensions jamais le recevoir. C’était un jouet de riche et nous savions ( sans chercher les raisons) que le père Noël faisait ses cadeaux en fonction de la catégorie sociale de la famille de l’enfant.
Mais cette voiture était toute cabossée…Nous faisions une triste mine. Alors nos parents nous donnent l’explication : le père Noël a fait une fausse manœuvre, elle est tombée dans la cheminée ! Cette interprétation nous convenait très bien. Nous ne pouvions pas en vouloir à notre bienfaiteur. Ce véhicule enchanta nos jeux plus de deux ans !
Le téléphone magique

La modernité arrivait à toute vitesse dans les années 50. Mon père nous annonce qu’il peut maintenant utiliser un téléphone dans son bureau. Il a même appelé mon grand-père, Papé.
Ce fut un grand événement dans le village de Villeneuve de Marsan. Avec notre voisin, un restaurateur qui s’appelait Labeyrie, nous faisons venir François, mon grand-père. Le patron a tourné une manivelle pour appeler l’opératrice et tout le monde voulait écouter la voix nasillarde de mon père….. Un jour il nous avait dit : « Pourquoi ne pas utiliser cet instrument moderne pour faire vos commandes au Père Noël » ? Nous avons trouvé cette idée géniale. Nous lui avons apporté aussitôt nos listes déjà inscrites sur des morceaux de papier.
Dés le lendemain de l'entretien de mon père avec le père Noël nous avons le commentaire de ce coup de fil . « J’ai eu beaucoup de mal à avoir le ciel », nous dit-il. « Cela grésillait beaucoup mais enfin la voix bourrue du vieil homme Hiver s’est fait entendre. J’ai donc commandé tous les jouets. Il n’y a que pour le train électrique qu’il n’est pas sûr. La communication devenant de plus en plus difficile j’ai dit que je rappellerais demain .» …
Mon frère et moi étions fascinés. Nous jetions de temps un temps un coup d’œil vers ma mère pour voir si elle y croyait. Nous avions quand même un petit doute. Comme elle ne bronchait pas nous pensâmes que c’était vrai : papa avait bien communiqué avec le ciel.
Le camion de pompier
Les jouets avaient pour nous une importance considérable. Nous habitions au Busca, un quartier tranquille, pas très loin du centre. Mon frère et moi nous passions en revenant de l’école devant un magasin pour enfants et évidemment nous restions chaque fois plus de 5 minutes à admirer tous ces objets fabriqués à notre intention. Mais il y en avait un que nous regardions plus particulièrement : c’était une semi-remorque de pompier de couleur rouge. Pourquoi ce jouet ? Parce que, peut être, comme il était le plus gros, il nous paraissait le plus prés de la réalité et que les pompiers ont toujours fasciné les jeunes enfants. Ce sont un peu les cow-boys des temps modernes. Ils sont courageux, ils affrontent avec audace les flammes et sauvent des gens. Les pièces qui constituaient le camion étaient nombreuses et de qualité : double pneus, le tuyau en caoutchouc qui se déroulait et enfin la fameuse grande échelle rétractable. Bien sûr son prix était exorbitant. Mais nous ne demandions même pas à ma mère si c’était dans nos moyens. Nous savions que l’achat était impossible. Tout cela resterait un rêve et c’était mieux comme cela…
Le train
Un jour, il y avait une grande réunion familiale à la maison. Enfant taciturne et rêveur, je restais dans la cour. J’avais d’ailleurs renoncé au dessert, je n’avais jamais un très grand appétit à cette période de ma vie. La porte étant grande ouverte, une idée me vient tout de suite à l’esprit. Je vais aller regarder passer les trains….
Les locomotives ( à vapeur à cette époque) et leurs chapelets de wagons me fascinaient. J’adorais, comme tous les enfants de mon âge, cette grosse mécanique qui s’emballait avec ses gros pistons et qui crachait une grosse fumée blanche. Je franchis deux ou trois rues et je m’installe devant le pont de chemin de fer ( actuellement celui du Pont des Demoiselles). J’attends le premier train. Il arrive enfin, tout vociférant. Quel bonheur! Je ressens le tremblement de tous ses wagons, je me sens étourdi par son bruit sourd. Je ne manque pas un détail de chaque wagon, qui arrivent, interminables. Je fais signe aux voyageurs. Après la dernière voiture, un silence de mort. J’attends encore 5 minutes, 10 minutes... Mais je ne m’ennuie pas, espérant toujours voir un nouveau bolide. Par contre, chez moi, c’était le branle bas de combat. Ma mère, qui est la première à s’apercevoir de ma disparition, alerte tout le monde. Mon père et ses amis se lancent à ma recherche dans le quartier.
Au bout d’une heure environ je vois arriver mon père. Il me regarde avec douceur, sans animosité ( lui-même s’était-il à ce moment là rappelé ses escapades d’enfant ?) et me dit simplement, tout étonné : « Mais que fais-tu là ? », Je lui réponds tout naturellement : « Je regarde le train, papa »….
Je ne comprenais pas le monde des adultes. Ou plutôt il était « à part ».
L’île aux enfants
Derrière la maison il y avait un peu de terrain et mes parents nous avaient donné le droit de l’utiliser à notre guise. J’avais décidé de construire ce que j’appelais « une île ». Comme j’étais l’aîné je demandais à mon frère de participer au jeu. Il consistait à construire une ville miniature pour soldats de plomb sur un petit talus de terre. Elle aurait ses maisons ( disons plutôt cabanes), ses routes, son pont-levis puisqu’elle serait entourée d’un fossé rempli d’eau. On mélangeait le 20 ème siècle et le moyen age. Il y avait un groupe de soldats dans chaque maison. Ceux ci provenaient de cadeaux d’anniversaires ou de récompenses à de très bonnes notes à l’école. Ils étaient très disparates, certains même n’avaient plus de couleur ou étaient cassés. Mais c’est ce qui faisait leur charme. J’avais un cahier sur lequel j’avais noté le nom de chacun. Sur les routes circulaient les petites voitures Norev ( en plastique) et Dinky Toy (en acier). Tout en tenant, d’une main, nos soldats, nous engagions de grandes conversations ( copiées la plus-part du temps sur celle des adultes). Notre voisine, Madame Berger, nous surprit, un jour, en pleine action. Elle relate le fait à ma mère. Elle était stupéfaite : elle avait l’impression de voir jouer deux acteurs dans une pièce de théâtre !
L’aérodrome
Il y avait dans notre jardin du Busca du matériel entreposé qui était un trésor pour les enfants : des planches, des tôles, des caisses en bois, des clous rouillés et quelques outils. Un jour je décide de construire avec mon frère un aérodrome ! Pas moins que cela!
Chaque avion sera formé d’une grande planche épaisse pour le fuselage, une plus longue, large et aplatie pour les ailes. Les queues seront construites avec les petits morceaux de bois provenant des déchets de la découpe des grandes planches qui étaient éparpillées sur tout le jardin.
La fabrication fut assez rapide, un seul gros clou faisant l’assemblage. Nous avions donc une vingtaine d’aéroplanes disséminés dans le grand jardin.
Le travail terminé, nous nous installons sur le perron de la maison. Nous dominions notre ouvrage sur quatre marches de hauteur. Et nous nous mîmes à attendre. A attendre quoi pensez-vous ? Eh bien tout simplement que les caravelles, qui nous survolaient, voyant notre aérodrome, penchent leurs ailes, et descendent chez nous pour atterrir. Dés qu’on en voyait une on criait, on agitait les bras . Nous avait-elle vus ? Mon frère m’affirmait qu’elle commençait à tourner. C’est sûr, elle allait atterrir..
Le capitaine
Je rêvais toujours de voyages, de bateaux, de pays exotiques. Mon métier sera donc: Capitaine de bateau. Je décide de construire une embarcation dans le jardin. J’arrive même à former un pont grâce à des grandes plaques d’acier données par des voisins. Je récupère une casquette d’officier de marine chez notre propriétaire ( mademoiselle Calvet), une vielle dame qui habitait au premier et qui avait toute une armada de vieux couvre chefs. Les costumes seront de vieux pyjamas que nous avait donnés ma mère.
Le chef c’est moi, mon frère c’est mon matelot. Je lui demande de laver le pont. Il refuse. Je lui dis : « Si plus tard mes hommes ne veulent pas laver le pont, je le ferais moi-même ! ». Je me lance sur une grande planche simulant le pont et je me mets à frotter avec une vielle serpillière trouvée à la cave !
L’oiseau
Un moineau, tombé du nid, s’était égaré dans notre jardin. Nous l’entourons de tous nos soins. Nous lui construisons une petite maison garnie de paille. Tous les matins nous allions le caresser. Un jour nous trouvons l’animal couché sur le flan. Il était mort. Aussitôt des larmes coulent sur nos joues, quelle tristesse..Mais une idée me traverse l’esprit : cet oiseau est mort parce qu’il n’avait pas sa mère. Construisons une petite hutte que nous allons percher sur un arbre. Sur le sommet accrochons quelques plumes arrachées à son corps. La mère sera attirée par ce montage. Comme c’est elle qui a fait naître ce moineau, elle le guérira, ou plutôt en terme d’adultes : elle le ressuscitera. Mon frère a l’air enchanté de mon idée. La construction de la boite en bois où nous enfermons l’oiseau prend toute notre attention et du même coup fait oublier notre chagrin. Le travail fini, nous attendons, nous nous cachons pour apercevoir l’oiseau- mère. Plusieurs jours après, Francis m’appelle : « L’oiseau a bougé ». Je lui souris, son visage s’illumine. Ce mensonge qu’il avait inventé pour me faire plaisir, il l’avait déjà oublié : « Maintenant il vit ! »…
Le mensonge
Lorsque les enfants deviennent cruels, c’est souvent la faute des adultes.
J’avais une institutrice au CP qui s’appelait madame Bon, qui était l’exemple même de la méchanceté. On avait l’impression qu’elle avait un plaisir masochiste de punir les petits. Elle les mettait sur l’estrade, les giflait et quelque fois, « comble de honte », les déculottait devant nous ! Celui qui avait la primeur de la désobéissance et de la polissonnerie s’appelait Rossa. D’ailleurs elle lui disait : «Tu portes bien ton nom, en espagnol : rossa, c’est un mauvais cheval ».
Un jour en courant dans la cour, je tombe. Je me fais assez mal. Tous les surveillants m’entourent et au lieu de s’occuper tout de suite de ma blessure me demandent : « Qui t’a poussé ? ». J’avais l’impression qu’il fallait que je leur réponde : « Rossa ». C’est ce que j’ai fait…
On m’amène à la pharmacie, on me met du mercurochrome, on me panse. Me voilà revenu en classe où je raconte par le détail les circonstances (fausses) de l’accident. Devant moi, devant le tableau noir mon camarade que j’ai dénoncé se fait « rosser ». Pas un regard vers moi. Il avait tellement l’habitude d’être la tête de turc de la classe, alors une fois de plus ou de moins !
Les riches
Mes petits soldats je les alignais sur le perron de ma maison. Il y avait l’empereur sur son cheval ( les magasins de l’époque étaient très bonapartistes), une dizaine de fusiliers marins datant de la dernière guerre, quelques grognards, quelques Saint-Cyriens avec leurs plumets, des cow-boys avec leurs lassos et enfin des dépareillés, dont un que j’appelais « L’Obus » car il portait cet objet dans ses bras. Je les rangeais en groupe, organisait des batailles. Mais je n’en avais jamais assez. Simuler la bataille d’Austerlitz avec si peu de guerriers, ce n’était pas sérieux ! Je supplie souvent ma mère, en passant devant les magasins de jouets, de m’acheter quelques guerriers pour augmenter mon effectif…..
Un jour, alors que je regardais par la fenêtre du premier étage, qu’elle ne fut pas ma surprise de voir mon petit voisin aligner son armée miniature, sur sa terrasse, composée de plusieurs centaines de soldats ! Le spectacle était magnifique, en plus du fait que les militaires étaient correctement alignés, ils étaient tous rigoureusement neufs, la peinture brillait sur ces objets récemment sortis de leurs boites !
Cela ne me provoqua nullement une crise de jalousie, syndrome dont les psychiatres auraient analysé avec frénésie dans ma vie future ( je les vois bien me dire : « Voyez, tous vos problèmes viennent de vos frustrations d’enfance). Je trouvais tout à fait normal que les petits enfants de riche ( ses parents étaient docteur) ne vivaient pas comme nous. Par contre j’avais remarqué une chose, qu’enfant, j’avais déjà analysé : « Ils n’allaient jamais dans la rue avec les copains, ils n’avaient pas cette liberté, ils s’ennuyaient…. »
Zoumba
Nous avions un chien que nous appelions Zoumba. C’était un gros saint Bernard croisé d’un chien loup. Son pelage ressemblait à celui d’un mouton. Mon frère s’endormait le soir en suçant le pouce sur sa fourrure moelleuse. Dés qu’il s’endormait l’animal se retenait presque de respirer pour ne pas déranger son petit maître. Cependant ce n’était pas un chien de garde, il n’avait aucune agressivité. Pourtant un jour notre brave toutou se transforma en loup ( était ce un souvenir des gênes de ses lointains ancêtres ?).
Nous étions en train de jouer au cow-boy avec nos petits voisins. Comme d’habitude il y avait deux groupes, les policiers et les voleurs . Nous utilisions des pistolets en bois plus vrais que nature et Gérard Cournède, un de nos petits voisins, fait un geste menaçant vers mon frère. Que s’est il passé dans la tête de Zoumba ? L’animal pense que son maître est en danger, il saute sur le poignet de l’attaquant et enfonce cruellement ses crocs.
Heureusement que Zoumba n’a pas trop enfoncé ses dents, elle a quand même ménagé notre petit copain. Quelques gouttes d’alcool et de mercurochrome suffirent à guérir la plaie. C’était un avertissement. Nous avions en fait dans la maison un véritable protecteur des enfants…
La chanson
Mes voisins animaient une émission de radio. Tôt le matin ils faisaient écouter des chansons à la mode, interprétées par des enfants. C’était un peu l’émission de Jacques Martin de l’époque. Par contre c’était en direct, vous allez voir que cela aura une grande importance dans mon récit.
Un jour donc ils demandent à mes parents si Geneviève, qui était un peu la dégourdie de la famille, pouvait venir à la maison de la radio ( à l’époque, à Toulouse, aux allées Jean Jaurès) pour interpréter la chanson de son choix. Ma famille acquiesce avec enthousiasme ! Savoir que sa fille allait être écoutée par des millions de gens sur toute la France, c’était un rêve. Les adultes, dans ces cas là, prennent toujours les choses en main. Mon père avait décidé que la chanson que Geneviève préférait c’était : « La Petite Diligence. » Texte poétique, musique entraînante, air à la mode, tout pour faire une magnifique prestation. Par contre, apprendre par cœur toutes les strophes ce n’était pas une mince affaire. La journée, ma mère la faisait réciter, le soir mon père vérifiait qu’elle prononçait bien les mots, qu’elle ne se trompait pas dans le texte, que l’air était juste. Combien de fois nous avons entendu notre sœur chanter, rechanter, lire, relire sa chanson !
Enfin le grand jour arrive. A cette époque on ne savait pas trop faire les enregistrements différés et les play-back ! Mon père amène notre chanteuse en herbe dans son aronde ( je me souviens elle était verte, à l’époque on n’avait pas trop le choix sur les couleurs !). Mes grands-parents étaient prévenus. A Villeneuve de Marsan, ils s’étaient réunis avec quelques voisins pour écouter leur petite fille à la TSF. Le chroniqueur commence par présenter la petite fille et lui demande qu’elle chanson elle va interpréter. Ma sœur ne dit rien, elle est très intimidée. Pour détendre l’atmosphère il lui souffle : « c’est bien la Petite Diligence que tu as apprise…c’est une très belle chanson ! » Et tout à coup Geneviève s’enhardit, regarde l’adulte dans les yeux et se met à réciter à toute vitesse : « Une souris verte, qui courait dans l'herbe, je l'attrape par la queue … »
Tout le monde est stupéfait ! Mon grand-père, à 200 km de là, rouge de honte, quitte aussitôt le groupe qui écoutait avec indulgence cette comptine d’école, qui était, en fait, plus adaptée à son âge, claque la porte et se réfugie dans la cuisine….
Les châteaux de sable
Chaque année nous allions à Mimizan-plage. Je ne me séparais pas de mes jouets que j’entassais dans le coffre de l’aronde. Ce qui changeait, lorsque je déployais mon armée de soldats de plomb, c’était que je les posais sur le sable que j’aimais caresser ; il était limpide et blond. Sa matière meuble me permettait de creuser facilement des routes et des tunnels. Tous les après midis nous allions sur la plage qui était à quelques centaines de mètres de la villa que mes parents avaient louée.
Avec mon frère nous nous en donnions à cœur joie. Nous devenions de grands architectes, nous construisions des châteaux ou nous creusions des puits pour créer des petites piscines avec l’eau de mer. Nous bâtissions également un monticule sur lesquels nous nous hissions en attendant que la mer détruise notre refuge . Nous unissions nos efforts pour empêcher l’eau de démolir la forteresse que nous avions construite à marée basse, mais au bout d’une heure environ, la mer avait repris ses droits, malgré nos efforts désespérés il ne restait plus rien de notre ouvrage bâti avec tant de peine.
Un jour, cependant, je persiste à rester sur les derniers débris de notre édifice malgré l’arrivée des vagues. Je me prends pour le capitaine Némo dont j’avais admiré le personnage dans le film « 20 000 lieux sous la mer ». Mon frère, Francis, stupéfait et admiratif à la fois, prend cependant ses jambes à son cou, il n’avait pas envie d’être enseveli par les vagues, qui, à cet endroit, étaient particulièrement menaçantes. Je fais le salut militaire en criant :« Un capitaine ne quitte jamais son navire » Francis, très impressionné par le spectacle de son frère parodiant l’acteur du film, appelle ma mère et ma sœur qui étaient plus haut sur la plage. Il les voit riant ensemble de bon cœur. En se rapprochant il s’aperçoit, qu’en fait, elles étaient en train de lire une bande dessinée de Marie Claire qui les faisaient s’esclaffer. Ah! Comme nous étions vexés et dépités ! Nous n’y reprendrons plus à mêler nos jeux avec les adultes !
La panière à pain
Lorsque nous étions en vacances au bord de mer, il n’y avait pas que le domicile qui changeait. Le voisinage et la compagnie aussi. Je me souviens du fils de notre propriétaire madame Lafont, qui était garçon boulanger. Il avait un vélo où, à l’avant, était accrochée une grande panière en osier. De temps en temps il transportait mon frère. Quel bonheur de voir son grand sourire à travers le tressage de l’énorme sacoche ! J’aurais bien donné deux ans de ma vie pour rapetisser et rentrer dans cette fabuleuse cage !
Le perroquet
Les pins des Landes ont cette particularité l’été, d’embaumer l’atmosphère. Lorsque je me promenais dans les champs de bruyère je respirais à plein poumon. J’avais l’impression de me ressourcer dans ces paysages. ( J’étais né dans les landes en 1945 mais j’étais parti, à 2 mois, à Toulouse où mon père avait trouvé un travail). Pour moi ces arbres, ces fleurs, ces étangs évoqueront toujours le paradis de mon enfance.
Un jour, en longeant une villa isolée au plus profond de la lande, nous apercevons un perroquet aux couleurs flamboyantes ( l’oiseau du paradis ?) perché sur un bananier de jardin. Comme nous commencions à essayer de le faire parler, la propriétaire, très avenante, nous fait signe de rentrer chez elle. Dés que nous entrons dans la salle à manger elle s’assied devant un piano magnifique qui prenait presque toute la pièce. Elle se lance dans l’interprétation d’une sonate très connue que ma sœur, qui étudiait cet instrument, accueillit avec un grand sourire car elle le jouait souvent. La fenêtre était ouverte : l’animal reproduisait fidèlement toutes les notes que notre virtuose était en train d’interpréter !
Nous étions stupéfaits mais ravis en même temps. Cette image restera gravée toute ma vie dans ma tête, c’était peut être l’image du bonheur familial…que j’ai peut être inventé avec mon cœur d’enfant ?
Le petit paysan
J’étais un enfant de la ville. J’étais souvent malade et notre docteur ( il s’appelait Verdier) qui me trouvait chétif et malingre conseilla à ma famille de m’envoyer quelques mois à la campagne. Cela tombait bien puisque mes grands-parents vivaient à Villeneuve de Marsan, un petit village perdu au milieu des champs et des prairies, à la limite du Gers et des Landes et qui ne demandaient pas mieux que de m’accueillir.
Je pense maintenant au déchirement que cela a du être pour ma mère de se séparer de son fils à cet âge là (j’avais 5 ans je crois). J’arrive donc au début des grandes vacances, accueilli par mes aïeuls, qui attendaient ma venue avec impatience. Ils se faisaient une joie de me garder.
Petit à petit, le citadin se transformait. On m’achète un béret et on me chausse de sabots. Tous les jours j’accompagne mon grand-père (François) au jardin potager qui se trouvait à quelque centaine de mètres de la maison. Ce qui m’intéressait le plus c’était le piège à oiseaux : une espèce de boite en bois, soutenue par une tige qui s’affaisse sur le volatile dés qu’il l’a touchée. Une fois l’oiseau attrapé, François l’amène dans sa cabane à outils pour me préserver du spectacle un peu morbide de l’étouffement du moineau. C’était un peu la spécialité du pays, l’oisillon cuit avec une sauce au vin rouge que nous appelions « la sauce noire ». Nous nous régalions de dépiauter ces petits os, ces chairs tendres….
L’après midi je courrais les champs avec une petite voisine, elle s’appelait Catherine. Nous construisions des cabanes « au fond de la prairie », expression consacrée qui désignait un endroit bien précis . Notre jardin jouxtait un pré qui allait directement dans les bois. Ma petite copine connaissait tous mes secrets, le nom de tous mes soldats, mes escapades avec ma chienne Zoumba, je lui décrivais toutes les pièces de ma demeure , je lui calculais même les intérêts de la maison que mes parents aller acheter. Car les adultes ne savent pas que les enfants s’intéressent à leurs conversations dans le moindre détail.
Le soir mon grand-père ( papé) me faisait réciter le Corbeau et le Renard. Lorsque nous avions des œufs à la coque, le jeu consistait, en récitant les vers de La Fontaine, de tenir dans ma bouche le plus longtemps possible les mouillettes de pain, alors que papé essayait de me les chiper. Ma grand-mère (Rosa) , en nous voyant nous esclaffer, faisait semblant de ne pas s’intéresser à notre manège, elle était trop sérieuse. Mais je sentais qu’elle aimait ces soirées, son visage s’éclairait d’un sourire comme jamais je le voyais d’ordinaire.
Je couchais dans la chambre de ma mère , la chambre bleue. Elle était entourée de mystère. Rosa me confia que Bernadette ( ma mère) avait failli mourir lorsqu’elle avait mon âge. Elle avait attrapé « Le Croup » une maladie terrible qui obstruait la trachée artère. C’est en priant la Vierge Marie que le miracle s’est accompli : La guérison a été complète. La couleur bleue est celle de l’Immaculée Conception et si à mon prénom Michel est accolé celui de Marie c’est en remerciement pour cet événement. J’étais également fasciné par les scènes rurales dessinées sur la tapisserie (c’était la mode à l’époque). Je passais des heures à scruter en détail les images : le vigneron habillé à l’ancienne avec une espèce de grande barboteuse, les vignes de couleur bleutée, de grandes prairies où des paysans aux visages pittoresques s’activent, une paysanne avec son seau, des gamins courant dans les champs parsemés de fleurs…En m’endormant je courrais avec eux, je ramassais les raisins de la treille de la tapisserie mais les personnages avaient tout à coup des visages familiers, celui de ma mère effaçait tous les autres…
Au bout de six mois j’étais devenu un vrai paysan dans l’allure et dans les goûts! Mais mes parents trouvaient que mon stage dans le Gers avait assez duré, il fallait quand même penser à me faire rentrer à l’école. Moi-même je pleurais en cachette , ma famille me manquait, surtout ma mère qui ne pouvait plus me serrer dans ses bras…
Je me souviens encore de l’aronde de papa rentrant dans le magasin ( la voiture se garait à côté des sacs de maïs. Je suis des yeux les visages de mon père, de mon frère,de ma sœur, mètre par mètre, je trouve qu’ils ont changé ( je pense maintenant que c’est eux qui ont du être stupéfaits de me voir grossi, le teint rouge avec un béret et des sabots !)…Dés la portière ouverte, je saute dans les bras de ma mère : « Alors tu t’es ennuyé » me lance t elle. Je réponds : « Pas du tout! maman, j’aimerais bien rester encore ». Pourquoi avais-je menti ? En tout cas on ne me laissa plus aussi longtemps chez mes grands-parents.
Le chat
Je me suis toujours demandé pourquoi un enfant peut être quelque fois très cruel avec les animaux. A Villeneuve nous avions des chats qui n’étaient pas que des animaux de compagnie. Mon grand-père était marchand de grain et il entreposait sa marchandise dans un magasin qui était à coté de la salle à manger. Nous étions à la campagne et pour les rats des champs ce stock était une aubaine. Ils avaient à leur disposition de la nourriture pour toute leur vie. Les chats étaient donc les gardiens de cet endroit. François avait choisi une race de gros chats ( on disait mahousse) pour impressionner ces indésirables. Cependant ils se laissaient bien câliner. Je les caressais sous le cou, ils adoraient cela. Il n’y avait qu’a entendre le doux ronronnement qui s’échappait de leur bouche….
Mais un jour je ne sais pas ce qui m’a pris, je vois une grande bassine que ma grand-mère venait de remplir d’eau , j’y lance l’animal qui était dans mes bras. Le chat se détend comme un ressort et en jaillit aussitôt en miaulant toutes griffes dehors ! Je pars en courant terrifié. Ma grand-mère ne perd pas son sang froid, elle attrape un bâton, et fait semblant de le frapper( ce qui provoque aussitôt la fuite de notre bête). En même temps je reçois deux paires de claques. Je m’effondre en pleurs. Je me réfugie dans un coin de la cuisine en sanglotant. Cependant rapidement mon chagrin s’atténue, ma tristesse ne pouvait pas durer longtemps, on oublie vite ces petites mésaventures lorsque l’on est enfant. Mais je fais semblant d’être malheureux, je guette d’un œil vers ma « mamé ». Je suis sur qu’elle va me pardonner…Je trouve cependant le temps un peu long. Mais enfin elle s’approche de moi « Tu ne le feras plus ? ». Je lui saute dans les bras. Mais c’est à ma mère que je pense à ce moment là, il n’y a qu’elle qui savait me consoler….
Le jardin des poètes
De temps en temps mon père nous emmenait « en tournée ». Il était représentant de commerce, il voyageait du mardi au vendredi soir pour visiter ses clients qui se situaient dans un cercle qui comprenait Carcassonne, Narbonne, Béziers, Perpignan et Limoux. Quelque fois il partait avec toute la famille pour nous faire visiter ces villes dont il nous parlait tant. Je me les représentais dans mon imagination, je me promenais dans leurs ruelles, admirant au passage tous ce que mon père nous décrivait lors de nos repas familiaux.
Une fois nous étions à Béziers et nous l’attendions dans un parc appelé « Le jardin des poètes ». Avec mon frère nous n’avions pas trouvé d’autres jeux que de lancer des cailloux. Un de nos projectiles touche un promeneur. Aussitôt un monsieur très sérieux s’approche de moi et me menace : « C’est très mal ce que vous êtes en train de faire, je vais appeler les gendarmes ». Je retourne vers ma mère en courant mais sans dévoiler la cause de ma réapparition à ses cotés. Je me blottis contre elle et au bout d’un moment je demande « On part quand ? ». Ma consolatrice pense qu’on commence à s’ennuyer, elle nous ramène vers la voiture de mon père. Par chance il était là, il venait de sortir de chez son client. Je leur dis « Je veux partir d’ici, j’aime pas Béziers ». Mon père prend le volant. Moi je garde constamment les yeux rivés vers l’arrière. Je suis très anxieux, craignant de voir arriver une voiture de police. Je me retourne et je m’exclame : « Quand on va vite personne peut nous suivre ! » Mes parents ne font pas très attention à cette réflexion qui faisait parti pour eux de ces genres de phrases sans queue ni tête caractéristiques des pensées des petits enfants. Au bout d’un moment ma mère se penche vers le conducteur et lui dit : « Michel n’aime pas les voyages, la prochaine fois tu partiras seul, nous resterons à Toulouse…. »
Le père Noël
Mes allers et retours à l’école je les faisais toujours accompagné de deux camarades. En ce début décembre 1952 il gelait et dans les caniveaux il s’était formé des barres de glace que nous assimilâmes tout de suite à des épées. A cet age ( 7 ans) nous aimions bien les bagarres. Je disais même à mon frère que j’aimerais qu’il soit en caoutchouc pour que je puisse plus souvent le battre et que mes coups ne lui fassent pas mal ! Mais ce jour là le combat tourna au vinaigre. Un de mes copains (Gérard Soulié) reçoit de ma part une barre de glace en plein visage. Aussitôt une bagarre générale s’ensuivit et ce sont des adultes qui ont du nous séparer. Enfants, nous ne sommes pas rancuniers très longtemps, nous répartîmes bras dessus bras dessous comme s’il ne s’était rien passé.
Cependant Gérard avait gardé quelque rancœur du coup que je lui avais donné, la blessure lui cuisait encore au visage et lui rappelait sûrement sans cesse son humiliation devant les autres camarades.
Je rentre chez moi avec mes amis et demande à ma mère, comme d’habitude, si on peut jouer quelque temps. Celle ci nous fait entrer et en même temps m’interpelle : « Nous sommes à deux semaines de Noël, as tu écris ta liste de cadeaux ? » A ce moment là je vois mes copains se chercher des yeux et glousser discrètement. Soulié sent que sa revanche approche, il susurre à ma mère : « Il y croit encore ? ».
Ah quelle déception ! Depuis quelques mois j’avais quelques doutes mais je me refusais à cette triste vérité : « Le monde enchanté du Père Noël n’est qu’une fable » J’en aurais pleuré de rage. Je fixe bien ma mère dans les yeux : « C’est vrai, il n’existe pas ? ». Très embarrassée et toute désolée de me voir si déçue elle opine de la tête. A ce moment là je me mets à crier haut et fort devant mes camarades médusés : « Eh bien j’y croirais quand même, même s’il n’existe pas !…. »
Mickey
Dans le journal de Walt Disney dont j’adorais la petite souris, il y avait une page que je lisais en premier c’était « Mickey à travers les siècles ». Chaque fois qu’il se cognait la tête il changeait d’époque. Ces belles histoires ont du, d’ailleurs, faire partie de mon inclination future à me passionner pour l’Histoire de France. Quelque fois entouré de mon frère et de ma sœur je racontais quelques merveilleuses histoires que j’avais lues. Mon père aimait bien ce délicieux moment où ses enfants s’intéressaient à des sujets sérieux.
Une fois Mickey, en changeant d’époque, retourne à l’époque Napoléonienne. Ce dernier qui avait une mémoire d’éléphant ( selon la tradition) se rappelle de notre souris. En effet celle ci avait déjà vécu une aventure avec le grand homme dans un numéro ancien du journal ( qui devait dater d’au moins un an). Je répète cela à mon père : je m’enthousiasme, quel grand homme pour se rappeler ces aventures avec Mickey ! Mais en disant cela je suis sérieux. Car en fait je n’étais pas un lecteur ordinaire. Je me mettais vraiment à la place du personnage, comme si, en fait, je vivais vraiment ses aventures.
Mon père ne peut s’imaginer telle magie de son lecteur de fils, donc, inconsciemment ou non, il déforme la question et la rend rationnelle : « Oui, c’est formidable que Walt Disney puisse se rappeler de tous les épisodes. Un grand écrivain dans ses pièces de théâtre avait une collection de soldats de plomb sur lesquels il collait des étiquettes pour savoir s’il les avait fait mourir ou pas ! . Je ne le contredis pas, car en réfléchissant bien je m’apercevais que ma réflexion était stupide, mais surtout incompréhensible par le monde des adultes…
Maladroit
Notre maison du Busca était très proche du jardin des plantes. Ma mère nous amenait le jeudi après midi mon frère et moi dans ce parc où tout m’enchantait. Il y avait des manèges, un théâtre de marionnette, des animaux ( dont un bouc qui puait à plus de 100 mè
Publié par : hannoteaux
à 03:43:18
Permalien
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